Stand-up et médias

En juin 2022, une journaliste de l’équipe du magazine We Love Comedy m’a posé quelques questions sur les liens entre les médias et le stand-up pour un projet de recherche. Je vous reproduis ici les réponses apportées lors de cet entretien.

Kémil, l’humoriste qui a réalisé un documentaire sur ses premiers pas en stand-up
Kémil, l’humoriste qui a réalisé un documentaire sur ses premiers pas en stand-up

Quand as-tu découvert le stand-up ?

J’ai toujours suivi l’humour à la télévision, dans les émissions de divertissement ou lors des diffusions de spectacles comiques. Mais on ne parlait pas encore de stand-up. Je dirais donc que ça s’est fait au milieu des années 2000, via le Jamel Comedy Club qui était en clair sur Canal+ et le DVD de Tomer Sisley, Stand up. Il offrait une synthèse de cet art, d’autant plus qu’on a appris plus récemment que de nombreuses blagues étaient copiées et traduites depuis les specials américains.

As-tu remarqué un changement d’intérêt pour le stand-up dans les médias ? Quand ? 

Vaste question ! Déjà il faut distinguer les types de média. La presse écrite, notamment la PQR, mais aussi la radio, les journaux télévisés, les émissions de divertissement, les magazines… Elle a une vision plus institutionnelle, voire généraliste. D’un autre côté, on retrouve les médias liés à internet : les blogs, les créateurs de contenu sur YouTube ou Twitch. Ils créent davantage de contenus de niche, jouissent de plus d’indépendance.

Globalement, les médias s’intéressent de plus en plus au stand-up, et ce depuis une quinzaine d’années. Ça explose véritablement depuis deux ou trois ans, je dirais. Cependant, plus la presse est institutionnelle, moins elle comprend le stand-up. On pose généralement les mêmes questions aux artistes : « Peut-on rire de tout ? » ou « C’est quoi, l’humour féminin ? » sont des incontournables. Il faut aussi prendre en compte que le stand-up est une discipline très urbaine, dont l’épicentre se situe à Paris. Ce manque de culture [humoristique] des journalistes généralistes implique que la notoriété des humoristes est très limitée. Des personnes reconnues depuis des années dans le milieu, comme Haroun ou Roman Frayssinet, sont des illustres inconnus pour les jeunes qui ne vont pas voir des spectacles ou des plateaux.

Comment expliquerais-tu l’expansion de cet art dans les médias ? 

Le stand-up [français] a connu deux vagues de popularité : le début du Jamel Comedy Club en 2006, qui a vraiment façonné la manière de voir cet art par le grand public. On l’a associé aux banlieues, à un import culturel américain. Et une dizaine d’années plus tard, une nouvelle génération a commencé à se distinguer par sa quantité. Tout le monde voulait faire du stand-up, tout le monde voulait en parler. Netflix a enfoncé le clou en permettant de consommer du stand-up anglophone, c’est là où le grand public a pris connaissance des affaires de plagiat de stand-uppers américains par des français. Aujourd’hui, les captations contribuent à une diffusion de masse, des stars de l’humour jusqu’aux débutants.

En revanche, cet art est toujours jugé naissant, toujours mal compris. Il s’est heurté à une culture de l’humour très théâtrale. L’héritage de Molière joue beaucoup, et certains estiment que c’est grâce à Blanche Gardin que le stand-up a quitté la seconde zone de la culture, pour devenir quelque chose de plus noble. Preuve de cette incompréhension : les artistes produisent eux-mêmes des documentaires sur le stand-up : Shirley Souagnon, Swann Périssé, plus récemment Kémil, formé à l’Académie d’Humour et qui filmait sa venue à Paris, où il ne savait pas où dormir et avait pour seul objectif de jouer.

À titre personnel, comment parviens-tu à mettre en avant le stand-up ? Est-ce difficile de le faire ?

J’ai lancé un site internet consacré à l’humour et au stand-up en 2017. Cela signifie que je ne parle pas exclusivement de stand-up, mais des nouveaux talents de l’humour. Comme le stand-up est en vogue, il occupe une belle place… Mais il est concurrencé par les chroniqueurs, les auteurs, les comédiens qui créent des seul-en-scène, de l’improvisation…

C’est la popularité des artistes et des comedy clubs qui m’aide à toucher le public, mais si un artiste de la nouvelle génération n’est pas connu, personne ne le cherche sur les moteurs de recherche et le public ne me trouve pas. Au fil du temps, mon média est devenu une plateforme de formation pour les jeunes comiques, qui les aide à s’orienter vers les plateaux ou à identifier les personnes qui évoluent sur la scène émergente.

Je procède de différentes manières pour mettre en avant les artistes : portraits, interviews, critiques et recommandations de spectacles mais aussi relais de leurs productions, par exemple les podcasts. Mon objectif est de raconter l’avant-carrière, de garder une trace, des archives. La promotion auprès du grand public n’est donc pas l’objectif premier. Je suis une collectionneuse de souvenirs !

Mettre en avant le stand-up est devenu un jeu d’enfant avec les captations. Le Montreux Comedy Festival a ouvert le bal pour la partie scène, France Inter pour la partie chroniques. Depuis, tous les acteurs essaient de s’engouffrer et prennent part à une guerre d’audience sans précédent. Là où le bat blesse, c’est que le public qui consomme des vidéos ne va pas forcément en salle, surtout pour les captations d’humour. Netflix a dissuadé les gens de sortir de chez eux, attendre avant de prendre place dans une salle de spectacles, etc. De plus, un passage de stand-up et un spectacle sont deux produits très différents, le premier pouvant s’apparenter à un repas sur le pouce, tandis qu’un spectacle serait plutôt un entrée-plat-dessert au restaurant !

As-tu proposé des sujets d’articles en lien avec le stand-up à des rédactions ?

J’ai souvent été rebutée par les contraintes de ligne éditoriale, que j’ai expérimentées quand j’étais journaliste en sports mécaniques. Mais à l’occasion de la sortie du magazine Raymond, je voulais absolument parler d’un humoriste émergent. Cependant, cet humoriste, William Pilet, n’est pas un stand-upper mais un humoriste absurde qui pratique le comique d’accessoires. Sur le stand-up, les journalistes spécialisés sont déjà bien implantés dans les rédactions (Télérama, Le Parisien, Libération…).

Mon travail est donc complémentaire, et je tiens à mon indépendance, donc écrire pour les autres constitue une exception ! En revanche, je lis attentivement ce qui se dit, et je ne manque pas de souligner les bons papiers comme les erreurs grossières !

À l’avenir, comment vois-tu l’évolution de cet art dans les médias ?

De plus en plus de journalistes comprendront le stand-up et ses acteurs et on peut espérer que dans cinq ans, on tombe moins dans des généralités. L’intérêt est réel : on le voit sur France Bleu Paris, qui a organisé sur la saison 2021-2022 un rendez-vous quasiment quotidien pour mettre en avant les journalistes émergents ! Shirley Souagnon, lorsque je l’ai interviewée en 2017 ou 2018, me présentait comme l’une des rares personnes à vraiment s’intéresser à l’humour ou à ses acteurs. Acteurs qui lancent d’ailleurs des podcasts en leur nom propre, ce qui démocratise cet art, donne des billes aux journalistes et au public pour comprendre les coulisses de la vie de stand-upper.

J’espère donc que les gens seront plus passionnés que touristes sur ces sujets, et n’en parleront pas seulement pour s’engouffrer dans une brèche génératrice de clics !

Pour approfondir le thème « stand-up, humour et médias »

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