Interviewer quelqu'un, c'est lire en lui

L’art de l’interview

Interviewer quelqu’un, c’est comme lire son autobiographie. On écrit sur une personne qui nous accorde un moment, parce qu’on a jugé qu’elle valait la peine d’être racontée. L’interview est mon exercice journalistique préféré : je voulais vous raconter les étapes qui mènent à cet objet éditorial si particulier.

Quand j’ai postulé pour travailler au Repaire des Motards, le rédacteur en chef m’a demandé de noter chaque activité de 1 à 10. Lorsqu’il a mentionné les interviews, je n’ai pas hésité une seconde : un 10 franc est sorti de ma bouche. Mon regard était habité par une force insoupçonnée chez une personne comme moi. L’interview est un exercice grisant : il provoque toujours une appréhension, une adrénaline particulières. Il m’a toujours fait autant peur qu’envie.

L’interview : voyeurisme ou amour des histoires ?

Le podcast Transfert fonctionne du tonnerre depuis plusieurs mois. Il consiste à donner la parole à des anonymes, qui racontent des histoires extrêmement intimes. Des histoires qui changent les vies de ceux qui les content. Ces histoires qui nous rappellent qu’à un moment, on peut s’égarer dans la joie ou les peines, jusqu’à se retrouver dans des situations parfois ubuesques. Libérer la parole des conteurs sur ces sujets aussi intimes est probablement aussi jouissif que de les découvrir dans son coin, et réagir, seul, chez soi. Empathie maximale.

Quand on fouille dans l’intimité de quelqu’un, qu’on cherche à dresser son portrait, n’y a-t-il pas là du voyeurisme qui s’ignore ? Ou bien s’agit-il d’un besoin formidable de saupoudrer les interviewés de nos doses embarquées d’empathie ? Les personnes que j’interviewe ne m’auraient jamais adressé la parole si je ne les avais pas cherché par ce biais. Quelque part, il y a ce : « Tu m’interpelles, passons un moment ensemble. On enrobera le tout dans des mots qui vont bien, une promotion désirée ou un ton éditorial personnel. »

Les étapes de l’interview

Je n’ai jamais suivi de cours pour mener une interview. J’ai puisé mon inspiration dans les magazines que je lisais enfant. J’étais plongée dans tous les magazines de Formule 1. Des journalistes sportifs, plus talentueux les uns que les autres, m’ont inspirée par leurs lignes. Lionel Froissart, Renaud de Laborderie pour ne citer que des francophones dont le nom me vient instantanément à l’esprit. Dans ces magazines, un lyrisme habille le propos des journalistes. On a affaire à une littérature de passionnés, un objet de qualité. J’ai eu le bonheur d’apprendre à amener les sujets et les personnes en me plongeant dans ces lectures depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui.

Etape 1 : la préparation

Mon objectif est toujours le même : informer sur ce qui n’a pas été mis en lumière. Je commence donc par fouiller le web, lire les interviews existantes, dévorer les médias sociaux des intéressés.

Cette phase de découverte de l’autre est toujours plaisante. Les idées de question viennent alors naturellement. Elles se retrouvent confinées dans un document global. Dans ce document, on retrouve toutes les questions à poser à toutes les personnalités visées par mon désir d’interview. Ce n’est pas un travail, ni un sacerdoce, de pondre un papier. C’est le plaisir de découvrir l’autre, lui poser des questions pour dévoiler l’une de ses facettes.

Etape 2 : la prise de contact

Une fois que ce premier jet de questions me paraît assez consistant, il ne reste plus qu’à demander un créneau pour l’interview. A cette étape, il peut y avoir des pertes. Je me retrouve souvent avec plus d’interviews que d’interviewés. S’il faut passer par 400 intermédiaires avant de s’offrir un moment ensemble, alors je préfère ne pas insister.

Si, dans le cas où je réalisais les interviews sur des événements en tant que journaliste accréditée, le temps me manquait, alors certaines passent à la trappe. C’est ainsi que je n’ai jamais été jusqu’à adresser la parole à Esteban Ocon, actuel pilote de Formule 1, ou le regretté Jules Bianchi. Pour ces deux-là, un blocage m’a empêché d’y aller. L’entourage du premier m’impressionnait, et pour le second, c’était lui-même qui me poussait à rester à l’écart. Comme si deux timides ne pouvaient pas s’adresser la parole… Et puis, il était tellement convoité, chouchouté par les médias qui l’aimaient tellement fort. C’était trop, je n’arrivais pas à mêler le vrai des faits au fantasme de ceux qui voulaient le pousser vers son rêve.

C’est le lot de travailler bénévolement, en indépendant : on peut se dégonfler sur le terrain. Heureusement, la plupart du temps, la prise de contact intervient.

Etape 3 : l’interview face-à-face

Une fois que les peurs sont levées et les deux premières étapes remplies, le jour J arrive. La veille, je prends toujours soin d’actualiser les questions : ai-je oublié quelque chose ? Une dernière idée m’est-elle venue ? Dois-je supprimer une question qui me paraît trop creuse ? Une fois ce dernier travail préparatoire achevé, je suis prête à me jeter à l’eau.

Lorsque j’interviewais de jeunes pilotes de course, ils étaient entraînés. Ils devaient arborer un discours corporate, très lisse et neutre. Et en dire le moins possible. 10 questions équivalaient 5 à 10 minutes d’interview. Cela pouvait sembler bête, mais il restait bel et bien des filons à exploiter, à froid.

A l’époque, j’avais le dictaphone et le téléphone portable qui enregistraient en simultané, par peur de perdre une bande sonore ou que le matériel me lâche. Mes questions étaient imprimées, numérotées, découpées. J’étais plus à l’aise en interview en anglais, parce que chercher mes mots se justifiaient par l’usage d’une langue non maternelle. J’ai pu approcher des personnes qui ont été ou sont encore pilotes de Formule 1 : Felipe NasrPierre Gasly, Carlos SainzSébastien Buemi, etc. Pour moi, l’objectif était juste de partager ce moment avec les personnes qui me divertissent le dimanche, à la télévision, en essayant d’être les hommes les plus rapides du monde.

Aujourd’hui, je suis passée aux humoristes. Toujours avec une dizaine de questions, je me suis rendue compte que je me retrouvais avec en moyenne 36 minutes d’interview. Pourquoi ce chiffre ? Parce que la majorité d’entre elles dure 36 minutes, avec peut-être 10 secondes de variation pour certaines. Elles ressemblent davantage à des podcasts, des conversations. J’ai un appareil supplémentaire : la tablette, qui enregistre tout en m’affichant les questions sur l’écran. A chaque fois, lancer 3 enregistrements en simultané fait son petit effet.

Les jeunes humoristes aiment parler, mais ils n’ont pas reçu de media training comme les pilotes de course. Ils sont beaucoup plus hésitants, mais sincères, aussi. J’essaie de faire en sorte qu’ils se sentent libres de s’exprimer car derrière, j’épurerai leurs approximations pour produire un objet de communication. Je ne cherche pas le scoop ou le scandale, juste valoriser leur travail et chercher en eux ce qui leur permet d’être drôle. Mettre en lumière les belles choses qu’ils ont à proposer.

Etape 4 : la retranscription multimédia

Une fois rentrée chez moi, je sauvegarde la bande sonore sur le cloud. Hors de question de perdre les fruits de mon travail. A l’issue de 30 minutes d’interview, cette étape me demande une journée de travail. Il faut produire un visuel, trouver des interviews et passages sur scène existants pour amener le contenu, puis vérifier les actualités.

Ensuite, il faut écouter, retranscrire et réécrire quand le Français oral n’a pas été fluide. De mon côté comme du côté de l’interviewé. Parfois, quand une idée en amène une autre, il faut réorganiser les informations. Pour le référencement naturel, il faut aussi structurer l’interview : intertitres, ajout de liens vers d’autres contenus du site internet.

Enfin, juste avant la relecture, un dernier moment de plaisir m’attend. Chaque interview commence par une description de l’interviewé. L’idée n’est pas de dérouler l’état civil mais de dresser un portrait, poétique si possible, de la personne interviewée. Ce moment, je souhaite qu’il vienne créer une empathie immédiate chez le lecteur. Alors je livre ce que je pense intimement de la personne. Les choses que j’aime en elle et pour lesquelles je veux qu’elle soit reconnue.

Cet amour des portraits et des descriptions remontent à la classe de cinquième. Il y avait cet exercice où il fallait décrire une personne en supprimant les verbes être et avoir. Histoire de trouver le mot juste et d’enrichir son vocabulaire. On décrivait alors le détail des visages, les petites mimiques des personnages, celles qui trahissaient leur personnalité. J’emporte cette affection au verbe et à l’exercice du portrait au fil de mon existence, et je ne veux pas la lâcher.

Etape 5 : la validation

Cette étape n’est pas obligatoire. Je la propose systématiquement lorsque je débute une activité éditoriale. Comme je dois faire mes preuves, je veux créer un climat de confiance avec la personne interviewée. Si elle aime mon travail, alors elle le partagera à sa communauté et mon papier aura une chance de faire quelques vues. Sans ce coup de pouce de popularité, les mots sont propulsés en vain sur la toile, noyés dans sa complexité et condamnés à l’oubli.

Parfois, cela prend des mois. Mais je ne déroge pas à l’étape si quelque chose peut être amélioré. L’objectif est autant de valoriser que d’informer, car je ne ponds pas d’interviews polémiques. Je veux que la curiosité des lecteurs soit attisée et qu’ils aient envie de découvrir la personne.

Qualités et défauts de mes interviews

Il m’arrive d’avoir vraiment peur quand je réalise mes interviews. Ou au contraire d’être tellement heureuse de les faire que je me mets à couper la parole à mon interlocuteur, quand je vois qu’il ne sait pas où il veut aller. Cela arrive lorsque je le connais trop, ou que j’ai l’impression de trop le connaître pour lui mâcher mes mots.

Lors de mes premières interviews, mon stress était palpable. Je n’arrivais pas à écouter et sortir de mon script. Ce filet de sécurité, bien étudié, m’empêche pourtant de rebondir sur des sujets auxquels je n’avais pas pensés, mais qui viennent naturellement dans la conversation grâce à mon interviewé.

Petit à petit, je sors du script, quitte à raconter ma vie. Comme dans une conversation, en réalité. Je suis tellement dans l’empathie avec mon interlocuteur que je veux souligner la pertinence de son propos avec mon vécu. Je pense que cela se voit beaucoup dans ma dernière interview, avec Félix Radu. Quand je suis avec cet humoriste, on rit, on parle sans filtre, la complicité est immédiate. J’ai voulu proposer un écrit qui fasse écho à cette relation-là, en espérant que les lecteurs prennent autant de plaisir à la découvrir que je n’en ai eu à la produire.

Votre expérience des interviews ?

Et vous, aimez-vous dévorer les interviews ? En réalisez-vous par plaisir ou pour votre rédaction ? J’adorerais connaître vos expériences, vos réflexions sur le sujet. A vous la parole !

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